Concert Félicien David et Ambroise Thomas
Compositeurs nés vers 1810
- Quintettes
Ensemble Baroque de Limoges
 
 


Ce concert, construit autour du thème des saisons, est un des fruits du travail de recherche du laboratoire de recherche appliquée de l’Ensemble Baroque de Limoges. Sous l’impulsion de Christophe Coin, son directeur musical, l’Ensemble Baroque de Limoges s’attaque à des « musiciens oubliés » de l’histoire de la musique, comme Félicien David, ou de connaître des œuvres disparues du paysage musical actuel, tel le quintette à cordes op.7 d’Ambroise Thomas.

C’est en dehors des sentiers battus des Schumann, Mendelssohn ou Brahms que l’Ensemble Baroque de Limoges a trouvé ces deux trésors musicaux qui vont permettre aux auditeurs de plonger dans un « espace musical » étonnant.

Tout d’abord les auteurs. Pour répondre aux intentions de la « Folle Journée » 2004, l’apport particulier de l’EBL, conforme à sa vocation, consistera à faire connaître ou mieux à connaître deux compositeurs français, dont un parfait inconnu sur le plan musical.

Le premier, c’est Félicien David, un petit Aixois né en 1810 et « monté » à Paris pour faire carrière, comme Adolphe Thiers. Adepte convaincu des idées philanthropiques des Saints-Simoniens, il dut, selon les dires des chroniqueurs, sa réputation de compositeur à son appartenance à la « secte ».

Le second, musicien beaucoup plus connu au moins de nom dans les salons, est Ambroise Thomas. Et pourtant ! Monsieur Thomas fait partie de l’affiche annuelle de la Mecque du lyrique, la Scala de Milan. Les Italiens, eux, savent pourquoi ils apprécient les opéras d’Ambroise le Français. Il a composé peu d’œuvres de musique de chambre, souvent même pas éditées, mais nous en avons retrouvé une figurant dans une édition française datant de 1839. Cette édition est dédiée à « Messieurs Tilmant frères », parmi lesquels figure Théophile (1799-1878), qui dirigea à l’Opéra-Comique les premières du Songe d’une nuit d’été (1850) et de Mignon (1866) ; ce dernier fut représenté plus de 1000 fois à l’Opéra-Comique entre 1866 et 1894.

Félicien David, une vie de changements

Né en 1810 dans le Vaucluse, Félicien David est de tempérament sans repos. Orphelin à cinq ans, c’est dans la musique qu’il se réfugie, d’abord à Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence, puis à Paris où Cherubini, directeur du Conservatoire, le fait admettre dans la classe de contrepoint de Millault. Quelques échecs et un certain manque de repères lui font quitter le Conservatoire en 1831 pour adhérer au courant Saint-Simonien dont il devient le musicien le plus important. Il compose notamment pour les cérémonies rituelles de la communauté.

En 1832, David part prêcher l’évangile en Orient dans l’espoir de restaurer l’Egypte dans son ancienne gloire, en même temps que l’un des « pères suprêmes » de l’église saint-simonienne, l’ingénieur Enfantin. L’Egypte est alors en vogue, mais ce voyage fut unique et riche en aventures et en ouvertures, se transformant en voyage de découverte des musiques de là-bas.

De retour en France en 1835, après quelques tentatives d’imposition de compositions orientalistes, David prend une nouvelle direction. Ressentant sa muse comme étant « trop sévère et trop religieuse » pour le public, il s’installe à Igny, faisant à pied une fois par semaine le voyage de trente kilomètres pour Paris. Son attention se tourne vers la musique instrumentale et David compose notamment la série de 24 quintettes des Quatre saisons.

L’année 1844 constitue un nouveau tournant : son ode symphonique Le Désert obtient un grand succès. Après tant d’échecs et de succès musicaux tous empreints d’orientalisme, David se voit octroyer par Napoléon III en 1862 la distinction d’officier de la Légion d’Honneur. Tout en restant jusqu’à la fin de ses jours fidèle à sa foi saint-simonnienne.

Félicien David et ses « saisons »

Les 24 Quintettes sur les saisons, pièces courtes mais nombreuses, ont été éditées en leur temps par le bureau de musique, et diffusé partout en Europe grâce aux éditions Schott. Cette édition a été faite en quatre séries renfermant six quintettes chacune. La première série renferme les soirées de printemps dédiée à son ami Th. De Seynes, la deuxième les soirées d’été, dédiée à M. Tilmant, la troisième les soirées d’automne, dédiée à son ami Armingaud, la quatrième les soirées d’hiver, dédiée à M.G. Onslow, un des plus grands violonistes de son temps. Publiées alors en épisodes, elles faisaient certainement la joie des formations dilettantes de musique de chambre, comme un feuilleton suivi avec patience. Elles sont très variées, allant de la description « naturaliste » d’événements connus jusqu’à l’imitation de sonorités caractérisant un phénomène saisonnier, comme le bruit de la pompe en automne. Félicien a été oublié ; plusieurs aficionados ont tenté de redorer son blason, en vain. Peut-être cela est-il lié à une double cause : la première est que la chance de David fut de rencontrer les Saint-Simoniens en la personne de leur guide d’alors, Enfantin (son prénom) Esprit (son nom). Félicien est décrit comme une personne changeant de mode de vie trop souvent pour ancrer son savoir, et arrivant, par l’adhésion à ce groupe social, à trouver un chemin dans son inspiration musicale, à l’instar de Mozart et de ses musiques maçonniques. Nous pensons que cette chance fut également une prison dorée. Il faut avoir la trempe d’un Haydn pour pouvoir être le meilleur, lui qui, selon ses dires, ne pouvait pas se permettre d’être second, puisqu’il n’y avait que lui à Esterhazy.

Félicien, lui, n’avait certainement pas la trempe ni le génie d’un Mozart ou d’un Haydn, et son apport est beaucoup plus important musicologiquement que musicalement. Il introduit en effet des « exotismes » dans certaines de ses œuvres, exotismes qui nous paraissent bien peu lointains de nos jours supersoniques et globalisants, mais qui démontrent que là résidait son inspiration : ce sont les pièces les plus intéressantes de son œuvre, et ce sont également celles que nous vous présentons ce soir.

Ambroise Thomas, le quintette oublié

Ambroise Thomas, né à Metz, compositeur destiné par ses parents à l’être, nous livre avec ce quintette opus 7 un monument musical à beaucoup de points de vue. Le genre du quintette avec contrebasse fait partie, bien entendu, de la palette des formes de cette époque, mais Thomas en fait un véritable style à 5 voix, qui reste le « grand » style contrapuntique (cf. le magnificat de Bach, à 5 voix, par opposé au reste de son œuvre vocale !), et sûrement le plus dur à maîtriser authentiquement.

Ce quintette, lui, est composé par Thomas, 7 ans avant la première grande œuvre de Verdi, Nabucco : on peut y apprécier tout ce que notre petit-maître a pu apporter au grand Italien d’un point de vue d’idées, de densité d’écriture et de richesses harmoniques. L’élan du premier mouvement est inouï, suivi d’un mouvement lent riche en péripéties et d’une valse finale orgiaque.

Le point essentiel nous semble par contre se trouver autre part dans cette œuvre : ce n’est pas une œuvre de musique de chambre, quatuor ou quintette, comme nous les connaissons, vivant de son discours purement musical pour nous donner la trame de sa vie. Cette œuvre est lyrique. Les modulations ne sont pas causées par un dit musical, les élans ne proviennent pas de progressions et de marches harmoniques conséquemment élaborées. Non ! L’œuvre a une histoire sous-jacente, non écrite, qui fait de ce quintette un « mini-opéra » qui se meut dans le même monde de l’opéra réaliste du plus tardif Verdi. Les modulations sont des changements de situations inter-humaines, les marches harmoniques sont des évolutions de dialogues affectifs, de drames humains, les changements sans lien apparent sont des changements de tableau.

 
 



Félicien David.

 

 
 

Texte : Michel Uhlmann - Nicolas Sarre
Ensemble Baroque de Limoges.