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Les Eléments

 
Le chaos, les quatre éléments et la musique au XVIIIe s.
 
 

Dans la France du XVIIIe siècle, l’intérêt de plusieurs compositeurs s’est porté sur les origines du monde à partir du chaos et de la doctrine des quatre éléments (l’eau, l’air, le feu et la terre), selon Catherine Cessac, "leur inspiration est certainement plus à chercher du côté des Métamorphoses d’Ovide, constituant alors l’une des principales sources antiques auprès des compositeurs d’opéras et de cantates. Ovide décrit le chaos comme une « apparence unique […], masse informe et confuse qui n’était encore que poids inerte, amas en un même tout de germes disparates des éléments des choses, sans liens entre eux. »

A leur manière, Rebel (prologue des Elémens) et Rameau (ouverture de Zaïs) ont rendu compte de cet état du monde, essentiellement grâce au langage de l’harmonie, dont les dissonances et les hésitations à affirmer un ton précis s’entendent comme une parfaite métaphore de la confusion totale de la nature et du chemin pris par les éléments pour se "débrouiller", la musique, précisément grâce à l’harmonie, étant alors considérée comme « art imitant la nature » et même comme « science de la nature », selon la théorie fondatrice de l’harmonie de Rameau. Rebel va même assimiler les deux « natures » en déclarant : " J’ai osé entreprendre de joindre à l’idée de la confusion des éléments celle de la confusion de l’harmonie."

On sait par exemple que Les Métamorphoses d'Ovide sont citées par Jean-Jacques Rousseau (Les confessions) comme faisant partie de la bibliothèque de son père parmi les livres qui ont formé sa culture et son goût.

Les éléments ont inspiré de nombreux artistes ; les peintres notamment Giuseppe Arcimboldo (1527-1593), Marten de Vos (1532-1603), Nicolas Poussin (1594-1665) ou encore Charles Le Brun (1619-1690) mais aussi les sculpteurs, les poètes et bien sûr les compositeurs.

Diderot dans sa Lettre sur les Sourds et les Muets met la musique au centre de cet engoument artistique : "comment se fait-il donc que, des trois arts imitateurs de la nature, celui dont l'expression est la plus arbitraire et la moins précise parle le plus fortement à l'âme ? Serait-ce que, montrant moins les objets, il laisse plus de carrière à notre imagination, ou qu'ayant moins besoin de secousses pour être émus, la musique est plus propre que la peinture et la poésie à produire en nous cet effet tumultueux ?"

En effet, comme l'a clairement montré Gilles Deleuze dans Le pli, Leibniz et le baroque, les éléments sont une source d'inspiration essentielle au baroque, ce dernier se définissant "par le pli qui va à l'infini". "Les grands éléments interviennent donc de beaucoup de façons : comme ce qui assure l'autonomie des plis de tissu par rapport à un porteur fini ; comme élevant eux-mêmes le pli matériel à l'infini ; comme "forces dérivatives" qui rendent sensible une force spirituelle infinie."

Les deux œuvres du XVIIIe siècle les plus célèbres sur le thème des éléments sont : la symphonie de Rebel, et le ballet héroïque de Destouches et Lalande, 1721, tous deux initulés Les Eléments. Pour ce dernier, Gillot, maître de Watteau fit les costumes (voir gravure ci-contre). A noter que les Eléments de Lalande et Destouches ont également eu leurs parodies : Le Cahos de Legrand et Dominique [Biancolelli], 1723 ou encore Momus exilé ou les Terreurs paniques de Fuselier en 1725 (Momus étant le dieu grec de la Raillerie).

Autour des Métamorphoses d'Ovide, et non seulement du Livre I, on peut citer quelques opéras : de nombreux mis en musique par Lully (Cadmus et Hermione, Thésée, Isis, Proserpine, Persée, Phaëton, Acis et Galatée), Byblis de Louis de la Coste, Pirithoüs roi des Lapithes de Mouret, Pyrame et Thysbée de Rebel et Francoeur. Pour les peintres, on se reportera au livre de Carlo Falciani, Les Métamorphoses illustrées par la peinture baroque aux éditions Diane de Selliers (2003).

Plus loin des Métamorphoses, les éléments sont également utlisés par les compositeurs comme thème d'inspiration naturel. En effet, les éléments sont l'objet de la Mimesis telle que décrite par Airstote (La poétique) c'est-à-dire soit la simple imitation de la nature, soit la stylisation de celle-ci, son allégorie.

Composé par Rebel et Francoeur, surintendants de la musique du roi, Zélindor, roi des Silphes est un divertissement en un acte représenté à Versailles les 17 et 24 mars 1745. Les paroles sont de M. de Moncrif (1687 – 1770), écrivain et poète mais surtout courtisan proche du Duc d’Orléans. Son histoire évoque les splendeurs d’une civilisation passée et chimérique : Zirphé, une jeune aventurière découvre au milieu de la jungle un temple très ancien qui semble renfermer le secret de l’immortalité. Elle y rencontre Zélindor, le roi des lieux. Zélindor sort d’une léthargie de « trois mille hyvers » en voyant celle qui fait naître en lui un sentiment amoureux. Mais il se méfie d’un amour pour une mortelle. Zirphé, tombe alors amoureuse de Zélindor et tente de gagner son amour. Les deux êtres finissent par s’unir et sont célébrés par tous les éléments ; mais c’était sans compter la sylphide promise et éconduite qui leur fait boire un breuvage empoisonné. Zélindor disparaît vers le passé et Zirphé sort de ce rêve étrange, seule.

Rappelons que le sylphe ou sylphide est un être élémentaire, c’est-à-dire une créature fantastique, composé d’un élément : l’air, comme l’ondine pour l’eau, le gnome pour la terre ou la salamandre pour le feu.

Zélindor fit également l'objet d'une parodie Zéphire et Fleurette par Panard, Favart et Laujon (1745). Zéphire et Flore inspirant de nombreux compositeurs parmi lesquels Jean-Baptiste Lully (Opéra, 1688), Clérambault (Cantate, Troisième Livre, 1716), Riccoboni fils (Ballet, 1727), Baillère (Pastorale, 1754), Thomas Louis Bourgeois (Cantate, Second Livre), Jean-Philippe Rameau (Pastorale, 1754).

Les cantates sont l’occasion rêvée pour évoquer les éléments soit comme état d’esprit du héros, soit comme obstacles infranchissables. Le maître de la cantate française, Louis Nicolas Clérambault - il en compose plus de vingt-cinq regroupées en cinq livres, en est l’exemple le plus parfait. Son troisième livre de cantates, paru en 1716, contient la cantate pour soprano L’Isle de Délos. Il y utilise les éléments, en l’occurrence l’eau, en symbole de la quiétude.

Au contraire, dans la cantate Léandre et Héro (issue du Deuxième livre, ca. 1713), les éléments sont utilisés comme des obstacles insurmontables face à l’humanité et à l’amour. Son argument est le suivant : l’Hellespont (détroit des Dardanelles) sépare l’Asie de l’Europe. Deux villes grecques étaient situées vis-à-vis l’une de l’autre, de chaque côté du détroit : Abydos en Asie et Sestos en Europe. A cet endroit, la largeur de l’Hellespont n’est que de deux kilomètres.
Toutes les nuits, Léandre, jeune Grec d’Abydos, allait rejoindre Héro, jeune fille prêtresse de Vénus, en traversant l’Hellespont à la nage. C’est le phare de Sestos qui le guidait. Mais une nuit, un orage éteignit la flamme du phare et Léandre se noya dans les remous du détroit. Son cadavre fut rejeté par la mer sur le rivage. Héro, désespérée, se précipita dans les flots.

Les éléments sont également mis en valeur par les pièces instrumentales. Les éléments déchaînés en ont inspiré plus d'un, à travers la tempête pour Antonio Vivaldi (La Tempesta di mare), Gregor Joseph Werner (dans son calendrier musical) et à travers le tourbillon pour Marin Marais (extrait du Quatrième Livre), Jean-Philippe Rameau (extrait du Deuxième Livre de Pièces de clavecin, 1724) et Louis Claude Daquin (1694-1772) qui dans Les vents en courroux (Livre I) imite "la mer agitée des Vents et de l'Orage" : "l'endroit où l'on passe les mains l'une sur l'autre doit faire sentir la fureur des flots et la vivacité des éclairs".

 
 


Giuseppe Arcimboldo. Les quatre éléments.

 

 
 

Réalisation : Nicolas Sarre - Ensemble Baroque de Limoges